Pensées antispécistes #1.1: Peter Singer et la dénonciation du spécisme

Aujourd’hui, je vous propose de lancer une nouvelle série de billets sur ce blog. Intitulée « pensées antispécistes », cette série vise à préciser et vulgariser la pensée de certain.e.s des penseuses et penseurs les plus influent.e.s de l’antispécisme.

On commence donc cette série par celui qui est souvent considéré comme l’un des fondateurs du mouvement animaliste moderne, à savoir Peter Singer. Le sujet du jour sera sa dénonciation du spécisme, qu’il développe dans « La Libération Animale ».

Mais au fait, Peter Singer, c’est qui?

Peter Singer est un philosophe né en 1946 à Melbourne en Australie, où ses parents se réfugient après avoir fui l’annexion de l’Autriche par le IIIe Reich en raison de leurs origines juives. Peter étudie au Scotch College de Melbourne puis obtient un bachelor et un master suite à ses études de droit, histoire et philosophie à l’université de Melbourne.

Tout d’abord intéressé par la désobéissance civile, c’est en 1975 qu’il publie ce qui est par beaucoup considéré comme son œuvre la plus importante: La Libération Animale. Par cette œuvre, il marque son opposition au spécisme, et contribue grandement à populariser la question de la condition animale. Il est souvent considéré comme l’un des « pères fondateurs » du mouvement animaliste moderne.

Il est par ailleurs partisan de l’altruisme efficace, qui propose d’utiliser une démarche scientifique pour trouver les moyens les plus efficaces de rendre le monde meilleur. Il s’intéresse également grandement aux questions de bioéthique, notamment à l’avortement et à l’euthanasie.

Singer est par ailleurs une figure controversée, notamment en raison de certaines de ses positions en bioéthique. Celles-ci lui auront par exemple valu des accusations d’eugénisme. Il a aussi été très décrié, notamment dans le mouvement animaliste, en raison de son essai « Heavy Petting » dans lequel il aborde les relations sexuelles interespèces, et pour lequel il a été accusé de banaliser la zoophilie.

Malgré ces prises de positions controversées, Peter Singer connait la reconnaissance: il est actuellement titulaire de la chaire d’éthique de l’université de Princeton, et a notamment été reconnu en 2004 humaniste australien de l’année par le Conseil des sociétés humanistes australiennes.

Analogie entre spécisme, racisme et sexisme

Pour dénoncer le spécisme, Singer s’appuie grandement sur le parallèle entre cette notion et certaines discriminations inter-humaines telles que le racisme ou le sexisme. Il justifie d’ailleurs le titre de son livre de la manière suivante:

Il y a une raison sérieuse au titre de ce livre. Un mouvement de libération est l’exigence que soit mis fin à un préjugé et à une discrimination basés sur une caractéristique arbitraire telle que la race ou le sexe. L’exemple classique est le mouvement de libération des Noirs.

C’est donc tout naturellement qu’il définit le spécisme comme « un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des autres espèces », de la même manière que le racisme est un parti pris en faveur des membres de sa propre « race » et à l’encontre des autres « races » et le sexisme est un parti pris en faveur des membres de son propre sexe et à l’encontre des autres sexes.

Notons tout de même que contrairement à ce que l’on entend parfois, Singer n’est pas à l’origine de cette notion. Il n’a fait que la populariser. Sa création est en général attribuée un homme que Singer a rencontré à Oxford: Richard D. Ryder. Ainsi, celui ci formalise déjà le spécisme dans un essai intitulé « Expérimentations sur les animaux », apparu dans le recueil « Animals, Men and Morals » paru en 1971:

Les mots “race” et “espèce” sont des termes aussi vagues l’un que l’autre que l’on utilise pour classifier les êtres vivants principalement sur la base de leur apparence. On peut faire une analogie entre les deux. La discrimination sur la base de la race, bien que tolérée presque universellement il y a deux siècles, est maintenant largement condamnée. De la même façon, il se pourrait qu’un jour les esprits éclairés abhorreront le spécisme comme ils détestent aujourd’hui le racisme.

Pour Singer comme pour Ryder, le spécisme semble donc contestable pour les mêmes raisons que le sont le sexisme et le racisme. Mais quelles sont ces raisons?

Pourquoi les discriminations inter-humaines sont-elles inacceptables?

Dire qu’il y a des similitudes entre spécisme, racisme et sexisme est une chose. En déduire que le spécisme est immoral en est une autre. Jusqu’ici, nous avons expliqué que dans tous ces cas, il s’agit d’un préjugé en faveur des individus appartenant à une catégorie, et à l’encontre de ceux qui n’y appartiennent pas.

D’accord, mais il pourrait très bien être possible de rétorquer que le préjugé basé sur l’espèce est légitime, alors que celui basé sur le sexe ou sur la race ne l’est pas.

Pour répondre à cela, il est en premier lieu nécessaire d’explorer en quoi des discriminations telles que le sexisme ou le racisme sont immorales.

Le piège de l’égalité de fait

Singer nous propose donc d’analyser une première justification possible: ces discriminations sont injustifiables car il n’existe aucune différence entres individus. Autrement dit, on part d’une égalité de capacités pour en déduire une égalité de droits.

C’est une justification à première vue séduisante car très intuitive. Après tout, s’il n’y a pas de différences entre deux individus, les traiter de manière différente serait la définition même d’une injustice: on traiterait deux cas identiques de manière différenciée.

Mais est-ce vraiment une justification solide? Pour Singer, il est plutôt clair que non:

Quand nous disons que tous les êtres humains, quelque soit leur race, leurs croyances ou leur sexe, sont égaux, qu’affirmons-nous? Ceux qui désirent défendre un modèle de société hiérarchique, inégalitaire, ont souvent faire remarquer que quel que soit le critère que nous choisissons le critère que nous choisissons  il est tout simplement faux de dire que tous les humains sont égaux.

Et en effet, il serait très compliqué de défendre factuellement une quelconque égalité de fait entre humains: cela reviendrait à nier toute différence. Force est donc de constater que formulée ainsi, une telle justification ne tiendrait qu’au coût d’une bonne dose de mauvaise foi. La sentence de Singer est d’ailleurs sans appel:

Si l’exigence d’égalité se fondait sur l’égalité de fait de tous les êtres humains, il nous faudrait cesser d’exiger l’égalité.

Singer remarque cependant que l’on parle ici d’égalité de fait entre individusIl existe donc un espoir de sauver cette justification en la faisant porter sur la catégorie: bien qu’il existe des différences entre individus, il n’existe aucune différence entre les « races » ou entre les sexes. Ces catégories ne nous apportant alors aucune information sur les individus, c’est en cela que ces discriminations seraient injustifiées.

Singer note deux problèmes à une telle justification:

  • Elle ne nous apporte aucune protection contre une discrimination sur des catégories effectivement différentes: une discrimination basée sur le niveau de QI ne pourrait par exemple pas être considérée comme injuste.
  • S’il venait à être découvert une différence effective, quelle qu’elle soit, entre « races » ou entre sexes, il deviendrait alors impossible de dénoncer ces discriminations.

En résumé, fonder l’immoralité des discriminations inter-humaines sur une égalité de fait est une très mauvaise idée. Cela nous obligerait à laisser la porte ouverte à une morale élitiste accordant plus de droits à certains individus qu’à d’autres.

Mais alors, en quoi ces discriminations sont-elles injustes?

L’égalité de considération

Singer nous propose une solution:

L’égalité est une idée morale, et non l’affirmation d’un fait. Il n’y a aucune raison logiquement contraignante pour supposer qu’une différence de fait dans les aptitudes de deux personnes justifie une quelconque différence dans la quantité de considération à apporter à leurs besoins et à leurs intérêts. Le principe de l’égalité des êtres humains n’est pas la description d’une hypothétique égalité de fait parmi les humains: c’est une prescription portant sur la manière dont nous devons traiter ces êtres humains.

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire? Une « prescription portant sur la manière dont nous devons traiter ces êtres humains », c’est bien sympa… mais c’est quand même un peu flou.

Pour clarifier un peu l’idée, Singer s’inspire de Jeremy Bentham, philosophe britannique des XVIIIe et XIXe siècles, considéré comme le fondateur du courant utilitariste (on y reviendra). Bentham nous propose un principe essentiel pour fonder l’égalité morale, qu’il résume par cette formule:

Que chacun compte pour un et qu’aucun ne compte pour plus d’un.

Autrement dit: les intérêts de tous les individus affectés par une action doivent être pris en compte de la même façon quelques soient par ailleurs les caractéristiques de cet individu.

Cela a une implication importante: des individus ayant des intérêts différents doivent être traités de manière différente. L’égalité n’est donc pas une égalité de traitement mais bien une égalité de considération. Ainsi, un.e militant.e pour le droit à l’avortement pour les individus de sexe féminin ne sera pas accusé.e d’injustice s’il ou elle ne le défend pas simultanément pour les individus de sexe masculin pour la simple raison que ces derniers n’ont aucun intérêt à jouir de ce droit.

Extension au spécisme: la sentience comme seul critère

Nous venons donc de voir sur quelle base il est possible de condamner les discriminations inter-humaines. Mais quelles sont les implications pour le spécisme?

Pour Singer, l’implication est assez directe:

Si la possession d’un degré supérieur d’intelligence n’autorise pas un humain à en utiliser un autre pour ses propres fins, comment pourrait-elle autoriser les humains à exploiter les non-humains dans le même but?

En clair: étant donné que d’une part les animaux sont dotés d’intérêt et que d’autre part le principe d’égalité stipule que tous les intérêts doivent être pris en compte de la même façon quelques soient les caractéristiques de l’individu,  alors les intérêts des animaux doivent être pris en compte de manière égale à ceux des humains.

Le spécisme, en tant que parti pris en faveur des intérêts des membres d’une espèce à l’encontre de ceux des membres des autres espèces, enfreint donc clairement le principe d’égalité. Le constat de Singer est donc clair:

Les racistes violent le principe d’égalité en donnant un plus grand poids aux intérêts des membres de leur propre race quand un conflit existe entre ces intérêts et ceux de membres d’une autre race. Les sexistes violent le principe d’égalité en privilégiant les intérêts des membres de leur propre sexe. De façon similaire, les spécistes permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de prévaloir sur des intérêts supérieurs de membres d’autres espèces. Le schéma est le même dans chaque cas.

Le sexisme, le racisme et le spécisme sont condamnables pour la même raison: car ils enfreignent le principe d’égalité. La conséquence de ce principe moral est donc claire: les animaux non-humains doivent être inclus dans notre sphère de considération morale.

Mais alors, jusqu’où devrait donc s’étendre cette sphère? Pour répondre à cela, Singer pioche une nouvelle fois chez Bentham. Dans un passage où il traite de l’esclavage, alors que les esclaves noirs viennent d’être libérés par les Français mais sont encore asservis par les Britanniques, ce dernier écrit ceci:

Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le scrotum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort. Et quel autre critère devrait marquer la ligne infranchissable? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être celle de discourir? Mais un cheval ou un chien adultes sont des animaux incomparablement plus rationnels, et aussi plus causants, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait? La question n’est pas: peuvent-ils raisonner? ni: peuvent-ils parler? mais: peuvent-ils souffrir?

Bentham semble désigner ici la capacité à souffrir comme seule caractéristique pertinente à l’attribution du droit à l’égale considération des intérêts. Pourquoi ce choix?  Pour Singer, c’est assez clair: la capacité à souffrir – et à éprouver du plaisir – n’est pas une caractéristique comme les autres. Elle est une condition nécessaire sans laquelle cet individu n’a pas d’intérêts du tout. En utilisant cette caractéristique comme seul critère discriminant, Singer estime donc que l’on n’exclue aucun intérêt de notre considération morale.

Cette capacité est en général englobée dans un concept plus large: celui de sentience. La sentience désigne la capacité d’un être à avoir des expériences subjectives. En ce sens elle est à distinguer de la conscience, qui est souvent comprise comme impliquant d’autres capacités que la sentience seule: sens moral, capacité de réflexion, etc. La sentience implique a minima la capacité de souffrir.

D’une part, dire d’un individu dépourvu de subjectivité qu’il a des intérêts semble absurde: la sentience est donc nécessaire à l’attribution d’intérêts. D’autre part, un individu sentient aura à minima l’intérêt de ne pas souffrir: la sentience est donc également suffisante à l’attribution d’intérêts.

Etant donné le principe d’égalité, on peut donc conclure que la sentience est nécessaire et suffisante à l’attribution du droit à l’égale considération des intérêts. Nous devrions donc étendre notre sphère de considération morale à tous les êtres sentients.

Nous pouvons donc préciser légèrement notre dénonciation du spécisme: celui-ci est condamnable si, et seulement si, il est appliqué à un être sentient. Cela n’implique donc pas forcément ni tous les animaux, ni seulement des animaux. En théorie, si la sentience était mise en évidence chez une espèce végétale, il serait alors possible d’être spéciste envers ses membres. Ceci dit, une telle chose n’a encore jamais été prouvée: en l’état actuel des connaissances, le spécisme ne concerne donc que les animaux.

Conclusion

La dénonciation du spécisme par Singer repose donc sur un constat simple: l’espèce n’est pas en soi, au même titre que le sexe ou que la « race »,  une caractéristique pertinente à la considération des intérêts d’un individu. La seule caractéristique pertinente est la sentience.

En donnant plus de poids aux intérêts des membres d’une espèces qu’à ceux de toute autre espèce, le spécisme enfreint donc le principe d’égale considération des intérêts. En cela, il est condamnable.

 

 

4 commentaires sur “Pensées antispécistes #1.1: Peter Singer et la dénonciation du spécisme

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  1. Article clair, précis, et toujours important! Je ne vois pas la libération animale simplement comme un livre conséquentialiste, mais également comme un livre minimaliste, qui présente tout, mais seulement ce qui est nécessaire pour comprendre l’incohérence du spécisme.

    Par contre je trouve ça dommage qu’on se contente tous de réitérer des arguments ne figurant finalement que dans le premier chapitre du livre, alors qu’il est beaucoup plus riche que ça. Je me permet de te mettre en lien deux articles qui font exception à la règle :
    – Sur l’utilisation d’exemples dans la libération animale dans les chapitres sur l’expérimentation et sur l’agriculture :https://digitalcommons.calpoly.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2150&context=bts
    – Sur l’analyse de la culture humaniste dans le dernier chapitre : https://lamorce.co/la-bataille-culturelle-reste-a-livrer/

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    1. Bonjour Rémi, merci pour ton comm et pour tes recommandations! Tu as tout à fait raison sur la richessese de ce livre. D’ailleurs, cet article ne sera pas le seul dessus, j’en ai d’autres en prévision. 🙂

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