Pensées antispécistes #1.2: Peter Singer et la différence entre souffrance et mort

Deuxième article de la série « pensées antispécistes ». On s’intéresse encore une fois à Peter Singer, mais cette fois plus spécifiquement à son approche de la question de la mort. C’est un sujet qu’il aborde assez peu dans Libération Animale, préférant baser son argumentation sur la question de la souffrance. Voyons pourquoi.

S’il n’aborde que très peu ce sujet, c’est car il considère que le problème de la mort est d’un point de vue éthique beaucoup plus compliqué que celui de la souffrance. Ainsi, dans un passage où il vient de discuter de la souffrance, il écrit ceci:

Le problème de l’immoralité de l’acte de tuer est une question plus compliquée. Je l’ai maintenue jusqu’ici au second plan et je continuerai de le faire, parce que dans l’état actuel de la tyrannie que les humains exercent sur les autres espèces le principe plus simple et plus directe de la considération égale à donner à la douleur et au plaisir constitue une base suffisante pour identifier et dénoncer toutes les grandes formes d’abus que subissent les animaux de la part des humains.

On voit là qu’il considère que l’application du principe d’égale considération des intérêts, que nous avons déjà rencontré dans l’article précédent, est beaucoup plus directe dans le cas de la souffrance que dans celui de la mort. Mais pourquoi donc?

La réponse semble résider en bonne partie dans le lien entre ces concepts et les capacités propres d’un individu. Singer considère que ce lien est différent dans les deux cas.

Lien entre capacités et souffrance

Pour ce qui est de la souffrance, Singer aborde tout d’abord une différence qui semble évidente: la constitution physique d’un individu influe sur sa perception de la douleur. Il nous donne l’exemple suivant: une gifle d’une même intensité n’aura évidemment pas le même effet sur un cheval adulte que sur un nourrisson humain.

De la même façon, il nous explique que les capacités cognitives ont a priori une influence sur la perception de la souffrance:

Il y a de nombreux domaines dans lesquels les aptitudes mentales supérieures de l’humain adulte normal – sa capacité à anticiper, à se souvenir de façon plus détaillée, à mieux connaître ce qui se passe, et ainsi de suite – sont la source d’une différence significative.

Il nous donne comme exemple un cas hypothétique où des humains seraient enlevés dans une forêt pour leur faire subir des expériences scientifiques douloureuses et/ou mortelles. Dans ce cas, il considère que s’ajouterait à la souffrance de l’individu enlevé l’appréhension des autres promeneurs qui auraient désormais peur de se promener dans ce bois. En revanche, si la même situation était appliquée à des animaux, ceux-ci ne ressentiraient d’après lui pas cette appréhension.

Ici, on a donc un cas où une capacité « supérieure » d’un être humain adulte normal induit une plus grande souffrance pour lui que pour un animal. Mais la relation est-elle toujours dans ce sens? Pour Singer, il est clair que non:

Parfois, un animal souffrira d’avantage du fait de sa compréhension limitée. Si par exemple nous capturons un prisonnier en temps de guerre, nous pouvons lui expliquer qu’il doit se laisser arrêter, fouiller et emprisonner, mais que par ailleurs aucun mal ne lui sera fait et qu’il sera libéré à la fin des hostilités. Si par contre nous capturons un animal sauvage, nous ne pouvons lui expliquer que sa vie n’est pas menacée. Un animal sauvage ne peut faire la différence entre une tentative de le maîtriser pour le détenir et une tentative de le tuer; sa terreur sera donc aussi grande dans les deux cas.

En résumé, les capacités d’un individu sont pertinentes à l’évaluation du niveau de souffrance qu’il ressent: une même situation pourra causer des niveaux de souffrance tout à fait distincts chez deux individus différents. Etant donné le principe d’égale considération des intérêts, il sera donc tout à fait justifié de traiter ces deux individus de façon différente dans une même situation.

En revanche, ces mêmes capacités n’ont aucune influence quand il s’agit de traiter de cas où la souffrance ressentie est identique. Dans ces cas, ce même principe d’égale considération prescrit un traitement identique. Singer tire donc la conclusion suivante:

La douleur et la souffrance sont des choses mauvaises par elles-mêmes et elles doivent être prévenues ou minimisées, quels que soient la race, le sexe ou l’espèce de l’être qui souffre. La gravité d’une douleur dépend de son intensité et de sa durée, mais une douleur d’une intensité et d’une durée données est aussi grave, qu’elle soit ressentie par un humain ou par un animal.

L’intensité et la durée semblent donc être les seules critères pertinents à l’importance morale d’une souffrance. Les capacités d’un individu n’ont donc aucune pertinence directe. Leur seul rôle est indirect: dans une situation donnée, elles influent sur la gravité de la souffrance ressentie.

Dans le cas de la souffrance, les capacités d’un individu sont donc plus importante sur le plan pratique que morale: elles sont essentielles à l’évaluation de la gravité d’une souffrance, mais en aucun cas à l’évaluation morale d’une souffrance équivalente. Bien sûr, cela soulève la question de notre capacité à évaluer la souffrance d’autrui mais c’est un problème différent.

Il y a ici une implication importante: la souffrance étant considérée mauvaise en soi, infliger une souffrance inutile à un individu est toujours mauvais, quel que soit le niveau de souffrance infligé.

Maintenant que nous avons traité le cas de la souffrance, qu’en est il de celui de la mort?

La mort est-elle égale pour tous?

La position de Singer semble ici tout à fait différente. Ainsi nous dit-il:

Nous pouvons légitimement penser qu’en raison des caractéristiques que possèdent certains êtres leur vie a plus de valeur que celles d’autres êtres (…).

Ainsi sortie de son contexte, cette citation est pour le moins intrigante. Cette position est très clairement différente de celle qu’il tient concernant la douleur qu’il considère – à intensité égale – avoir une importance égale quelles que soient les caractéristiques de l’être qui la ressent.

Pour mieux comprendre ce point de vue, jetons un coup d’oeil à ce qu’il dit à ce sujet dans un autre livre: la troisième édition de Practical Ethics. Traduction par mes soins:

Un être doué de conscience de soi est conscient de lui-même en tant qu’entité distincte, avec un passé et un futur. Un être conscient de lui-même de cette façon est capable d’avoir des désirs au sujet de son propre futur. Un étudiant pourrait avoir hâte d’obtenir son diplôme; un enfant pourrait vouloir aller à une fête d’anniversaire; un professeur de philosophie pourrait espérer écrire un livre critiquant quelque croyance éthique couramment acceptée. Prendre la vie de n’importe laquelle de ces personnes, sans leur consentement, c’est contrecarrer leurs désirs pour le futur.

Singer attribue ici une valeur négative à la mort car elle empêche des individus d’assouvir des désirs qu’ils ont pour l’avenir. L’existence de ce type de désirs n’étant possible que si l’individu a la capacité à se projeter dans le futur, une telle capacité semble donc logiquement pertinente à l’évaluation du dommage causé par la mort. Dans cet exemple, la mort causerait un dommage plus grand à un individu capable de se projeter dans le futur qu’à un individu qui en est incapable. Il en ira de même pour toute capacité susceptible d’influer sur la formation de tels désirs.

Si cela est vrai, alors le principe d’égale considération des intérêts est clair: nous devons attribuer plus d’importance à l’intérêt à ne pas mourir d’un être doué de ce type de capacités qu’à celui d’un être qui en est dépourvu, tout simplement car la mort représente un dommage plus important pour le premier que pour le second. Si cette hypothèse est valide, alors la vie du premier a donc bien en un sens « plus de valeur » que celle du second.

Contrairement à la souffrance qui, à gravité égale, est aussi importante moralement quelque soit les capacités de l’être qui la ressent, il semble donc tout à fait possible que l’importance morale de la mort soit elle intrinsèquement liée à ces capacités.

Là où les capacités avaient seulement un intérêt pratique dans le cas de la souffrance, elles semblent donc pouvoir être directement déterminantes quand il s’agit de juger de l’importance morale de la mort d’un individu.

Le concept de personne

Nous venons de voir que contrairement à la souffrance, les capacités cognitives d’un individu, en influant sur l’ampleur du dommage causé par la mort, peuvent être considérées pertinentes à l’évaluation de la moralité de l’acte de tuer. Singer nous propose donc un concept pour différencier les individus doués de ce type de capacité de ceux qui en sont dépourvus.

Il s’agit du concept de « personne ». Il l’explique dans Practical Ethics à un moment où il discute du sens du terme « humain », en se demandant ce que l’on entend par ce terme. Il entrevoit deux possibilités.

La première, purement biologique, est très simple: ce terme désigne un membre de l’espèce Homo Sapiens, ou ce qui s’y rapporte. Mais est-ce vraiment à cela que l’on pense quand on parle d’un « comportement humain »? A l’évidence non, puisque le comportement de n’importe quel Homo Sapiens serait alors automatiquement « humain ». Parler d’un « comportement inhumain » n’aurait donc aucun sens, à part pour un animal non humain. Il nous faut donc une définition différente.

Ici, le terme « humain » désigne en fait des capacités possédées par la plupart des Homo Sapiens adultes. Singer pioche ici chez Joseph Fletcher, qui liste comme « indicateurs de l’Humanité » les capacités suivantes: la conscience de soi, le contrôle de soi, la perception du futur et du passé, la capacité de se lier à autrui, l’inquiétude pour autrui, la communication et la curiosité.

C’est un concept proche, mais plus restreint, que Singer désigne par « personne »: une personne est, à minima, un être rationnel et conscient de soi en tant qu’entité distincte douée d’un passé et d’un futur. Ce concept n’est cependant pas purement catégorique. Etant donné qu’il se base sur des capacités que l’on peut posséder à des degrés divers, il semble possible de faire des gradations.

C’est un concept qui est central à sa discussion de la moralité de la mise à mort, que nous aborderons dans un prochain article.

Conclusion

Nous avons donc vu que là où la signification morale de la souffrance est relativement indépendante des capacités d’un individu, celle de la mise à mort peut au contraire y être directement liée. Pour Singer, plus un individu est doté d’une conscience complexe, plus son intérêt à ne pas mourir est grand. Les capacités à raisonner et à avoir une conscience de soi autobiographique semblent en particulier jouer un rôle important pour lui. Il propose donc le concept de personne, permettant de différencier les individus doués de cette capacité et donc a priori d’une préférence à ne pas mourir, de ceux en étant dépourvus.

On comprend donc pourquoi dans Libération Animale Singer préfère ne pas trop aborder la mort et se concentrer plutôt sur la problématique de la souffrance. L’importance morale de cette dernière est beaucoup moins complexe et fait beaucoup moins débat. Elle constitue donc une base beaucoup plus solide à la dénonciation du système spéciste.

En plus de cela, rappelons que Libération Animale est un livre s’adressant avant tout au grand publique: il ne s’agit pas d’un essai philosophique mais bien d’un ouvrage destiné à expliquer aux néophytes en quoi l’exploitation animale est injuste. De longues dissertations philosophiques sur la problématique de la mort l’auraient surement rendu beaucoup moins adapté pour un tel publique.

Singer a donc fait un choix qui me semble judicieux: plutôt que de s’étendre sur la problématique de la mort, il a préféré se contenter du strict nécessaire sur le plan théorique et dresser un état des lieux des pratiques des industries exploitant les animaux. Il consacre ainsi deux chapitres entiers (soit 200 pages) de son livre à lister les pratiques sources de souffrance dans deux domaines: l’élevage, en particulier intensif, et l’expérimentation animale. En plus de montrer que l’exploitation animale est intrinsèquement source de douleurs pour les animaux, cela donne une forte dimension émotionnelle au livre, rendant à mon avis ses arguments d’autant plus impactants.

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