Dix protéines végétales pour une protéine animale, vraiment?

On entend très souvent dans le milieu animaliste qu’il faudrait environ 10kg de protéines végétales pour produire 1kg de protéines animales. Ce chiffre sert en général à soutenir des arguments du type « l’élevage est un gaspillage de ressources » ou encore « l’élevage contribue à la faim dans le monde ». Mais tout cela est-il bien solide? C’est ce qu’on essaie de voir aujourd’hui.

Avant de commencer, petit disclaimer: cet article va traiter des animaux d’élevage comme de simples convertisseurs de ressources. C’est évidemment un point de vue que je ne partage pas: les animaux non humains sont pour moi des personnes. Ceci étant dit, jetons nous dans le vif du sujet.

L’efficience brute de conversion

Méthode de calcul

Ce que l’on cherche à mesurer ici, c’est l’efficacité avec laquelle les animaux d’élevage convertissent les matières premières végétales (en général) de leur alimentation en produits animaux destinés à la consommation humaine. Par simplicité, j’appellerai à partir de maintenant les premiers les « intrants » et les seconds les « sortants ». Cette efficacité, c’est ce qu’on appelle une efficience de conversion. Mais comment la calcule t’on?

La première méthode, c’est de caculer ce que l’on appelle une efficience brute de conversion. Il s’agit ici simplement du ratio entre la quantité d’intrants et la quantité de sortants. En gros, on a donc: EC = sortants/intrants, où EC est l’efficience brute de conversion. Ce calcul peut être fait soit directement en terme de quantité d’aliments, soit en terme d’énergie, soit en termes de nutriments (protéines, glucides, lipides…).

En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça. Il faut notamment faire attention au périmètre pris en compte: dans un élevage, tous les animaux ne sont pas productifs. Certains sont destinés à la reproduction, d’autres sont en période de croissance… Les résultats seront donc différents suivant si les besoins de ces animaux sont pris en compte ou non. Mais bref, je vous passe les détails.

En général, on s’intéresse surtout aux résultats en terme d’énergie et de protéines, car on considère souvent qu’il s’agit des deux principaux apports nutritifs des produits animaux. Dans ce cas on parle d’efficience brute de conversion en énergie et en protéines. Pour les calculer, il suffit de prendre en compte les teneurs en énergie ou en protéines des intrants et des sortants.

Une efficience de conversion inférieure à 1 indique que l’animal consomme plus qu’il ne produit. Un chiffre supérieur à 1 indiquera l’inverse.

Résultats

Laisse et al. nous propose quelques valeurs pour différents types d’élevage français, que j’ai résumés dans le tableau ci-dessous. Six filières d’élevage sont considérées: bovin laitier (BL), bovin viande (BV), ovin viande (OV), porcin (P), poulet de chair (Pch) et poules pondeuses (PP). Pour les 4 premières, deux systèmes d’élevages sont considérés à chaque fois. Je vous en passe la description, toutes les infos sont dans l’étude (disponible gratuitement) si vous êtes curieux.

ECp correspond à l’efficience brute de conversion en protéines et ECe à celle en énergie.

Sans titre

Première chose, on voit que l’efficience brute de conversion est toujours inférieure à 1, que l’on parle de protéines ou d’énergie. Jusque là, rien de bien surprenant: il faut bien que les animaux utilisent une partie des intrants pour rester en vie.  Notons au passage que l’efficience énergétique est à chaque fois inférieure à l’efficience protéique: les animaux semblent donc mieux convertir les protéines que l’énergie.

Ensuite, on voit que l’efficience protéique pour la production de viande de ruminants (ovins et bovins) est légèrement en dessous de 0.1… C’est à dire qu’il faut un petit peu plus de 10kg de protéines végétales pour produire 1kg de protéines animales. Le chiffre donné en intro était donc juste?

Pas si vite! Tout d’abord, on notera qu’il s’agit là du pire cas. Les résultats des autres filières sont tout de même nettement meilleurs: environ 4,5kg pour le lait, 2,5 pour le porc, 2 pour le poulet et 3,5 pour les œufs. Utiliser le chiffre de 10kg pour parler de l’élevage en général serait donc faire une généralisation abusive. Et ça, c’est pas bien.

Mais on pourrait me dire que je chipote. Après tout, que ce soit 10, 4,5 ou 2, l’important est que c’est toujours plus que 1! L’élevage est donc bien un gaspillage de ressource! Ah! Dans les dents les carnistes!

Du calme, du calme… On a oublié un paramètre important. Pour que l’élevage soit un gaspillage de ressources, il faudrait déjà que ces ressources soient utilisables sans lui. Autrement dit, il faudrait s’assurer que les intrants sont bel et bien consommables pour l’humain. Spoiler: ce n’est pas forcément le cas. Mais à moins que vous appréciez grandement manger de l’herbe, j’imagine que vous vous en doutiez un peu.

Il nous faut donc un moyen de prendre en compte la part des intrants consommable pour les humains… Ça tombe bien, les chercheurs en ont créé un!

L’efficience nette de conversion

Méthode de calcul

L’efficience nette se calcule sur le même modèle que l’efficience brute: il s’agit d’un ratio des sortants sur les intrants. La différence est qu’ici, on ne prend pour chacun que la partie consommable par l’humain. Pour cela, il faut pour chaque aliment consommé par l’animal, et pour chaque produit résultant de son exploitation, estimer la part consommable par l’humain. Bien sûr, il faudra évaluer ces parts séparément suivant si l’on s’intéresse à l’efficience protéique ou à l’efficience énergétique.

Mais comment calculer ces parts consommables? Là, ça se complique un peu puisque tout dépend de ce que l’on entend par « consommable ».  Et là les hypothèses peuvent varier d’une étude à l’autre: Ertl et al., 2016 (2) semble simplement prendre en compte la portion physiologiquement consommable par l’humain, s’en se soucier de savoir si cette portion est effectivement consommée.

A l’inverse, Laisse et al. prend en compte la façon dont ces produits sont effectivement transformés ainsi que les habitudes alimentaires des Français. Ces différentes hypothèse peuvent mener à des résultats très différents: ainsi Ertl et al., 2016attribue une portion consommable de 70% au grain de maïs, contre seulement 15% pour Laisse et al. L’écart est dû au fait qu’en France, le maïs pour la consommation humaine est principalement utilisé pour son amidon. Son contenu protéique est donc assez peu valorisé.

De même, il faut prendre en compte que la valorisation des matières premières végétales en alimentation humaine est dépendante des techniques de transformation, et donc également des avancées technologiques en la matière. Bref, il faut garder à l’esprit que les résultats seront ici forcément assez sensibles aux hypothèses.

Résultats

Les résultats pour l’efficience nette sont présentés dans le graphique ci-dessous. J’y ai regroupé à la fois les résultats de Laisse et al. et de Ertl et al., 2016. Les résultats de cette seconde étude sont ceux des systèmes d’élevage indiqués par un indice « ² ».

En plus des filières abordées dans la figure précédente, on trouve donc également ici les résultats donnés par Ertl et al., 2016 pour l’élevage caprin (CA) et pour l’élevage de dindes (DI). Point intéressant, le système BV4 correspond à la seule période d’engraissement dans un feedlot: pratique consistant à engraisser les animaux en les nourrissant principalement au grain pendant une courte période avant leur abattage. A noter que ce type de système n’existe a priori pas en France.

Avant d’analyser les résultats, deux petites remarques sur la lecture du graphique. Tout d’abord, j’ai placé l’axe à 1: ainsi les systèmes contributeurs apparaissent avec une barre vers le haut et les consommateurs avec une barre vers le bas. Cela rend à mon avis leur identification plus immédiate. Deuxième chose, l’axe vertical est logarithmique (de base 2). Pour les non matheux, ça veut simplement dire que l’écart entre deux graduations représente une différence d’un facteur 2 entre les valeurs. Pourquoi ce choix? Car je me suis rendu compte qu’une échelle linéaire biaisait la lecture des résultats en faveur des systèmes contributeurs: un système avec une efficience de 2 se retrouvait 2 fois plus éloigné de la valeur d’équilibre qu’un système avec une efficience de 0.5. Pourtant il y a à chaque fois un facteur de 2 vis à vis de l’équilibre, mais simplement dans des sens opposés. Avec une échelle logarithmique, la distance est la même dans les deux cas.

Sans titre

Que tirer de ces résultats? Première chose, on voit qu’avec cette méthode de calcul, certains systèmes d’élevage atteignent une efficience protéique nette supérieure à 1. C’est notamment le cas des bovins, en particulier pour la filière laitière. Ça peut cependant également être le cas pour la filière viande, comme le montre le système BV3. Certains systèmes d’élevage pour les ovins, les porcins et les poules pondeuses peuvent également dépasser ce seuil de 1.

Il est en particulier intéressant de noter que les ruminants, et en particulier les bovins, passent d’une position de dernier de la classe à une position bien moins embarrassante. Rien d’étonnant à cela: les ruminants présentant la capacité de se nourrir à partir d’herbe et autres fourrages sans aucune valeur pour l’humain, il est logique que des systèmes d’élevage basés sur ce type d’alimentation présentent de bonnes efficiences nettes.A noter tout de même que le système BV4, c’est à dire celui incluant une phase d’engraissage en feedlot, présente des résultats bien moins reluisants. Et l’alimentation nécessaire aux autres phases d’élevage n’est même pas prise en compte!

Que conclure de cette première observation? Tout simplement que les efficiences nettes pour une même filière peuvent être très différentes suivant le système d’élevage considéré. Et aussi accessoirement que se baser sur les chiffres d’efficience brute des bovins pour dénoncer l’inefficacité de l’élevage en général, en plus d’être une généralisation abusive, c’est un peu tendre le bâton pour se faire battre.

Deuxième point intéressant, l’efficience protéique est encore une fois supérieure à l’efficience énergétique. Cela confirme notre observation précédente: les animaux convertissent mieux les protéines que l’énergie. En l’occurrence, seul la filière bovine laitière semble présenter une efficience énergétique nette clairement positive. Si l’élevage semble bien pouvoir contribuer de façon positive à l’apport en protéine, ça semble beaucoup moins bien engagé pour l’apport énergétique. Or, si l’on en croit le rapport de feu l’AFSSA de 2007 (3), il n’est pas sûr que juger du bien fondé de l’élevage sur sa capacité à fournir des protéines soit vraiment judicieux: il semble qu’en France, et dans la plupart des pays occidentaux, l’apport en protéine soit globalement supérieur aux recommandations. Bien entendu, la situation sera toute autre dans des pays où l’apport protéique est plus problématique.

Enfin, on peut noter de gros écarts entre les deux études dans certaines filières. Ces écarts s’expliquent probablement par des différences dans les systèmes d’élevage considérés ainsi que par des hypothèses qui, comme on l’a vu, sont différentes. Malheureusement, n’ayant pas accès au détail des données de Ertl et al., 2016, il m’est impossible de commenter ces écarts plus en détail.

Sensibilité aux hypothèses

Comme je l’ai dit un peu plus tôt, les résultats sont très dépendants aux hypothèses prises lors du calcul des portions consommables par l’humain pour chaque type d’intrant et de sortant. En plus des résultats présentés précédemment, chacune des deux études s’intéresse aussi à au moins un scénario alternatif.

Ertl et al., 2016 prend ainsi en compte un scénario dans lequel sont maximisées les portions consommables à la fois des intrants et des sortants. Laisse et al. dissocie au contraire les deux en étudiant séparément la sensibilité des résultats aux hypothèses prises sur les intrants et les sortants. Pour ce dernier cas, il est intéressant de noter que le gain d’efficience entre la situation actuelle et une situation dans laquelle la valorisation des produits animaux serait maximale est assez faible.

On peut donc supposer que les résultats obtenus par Laisse et al. dans le scénario où la valorisation des intrants est maximisée seraient du même ordre de grandeur, mais légèrement supérieurs, si les hypothèses était les mêmes que dans Ertl et al., 2016.

Par soucis de simplicité, j’ai donc rassemblé les résultats d’efficience protéique des deux études sur le même graphique. Mais en toute rigueur, il faut se rappeler que je fais là un raccourci et que les scénarios des deux études ne sont pas directement comparables.  A noter également que je ne détaille pas les résultats d’efficience énergétique car ces données ne sont pas détaillées dans Laisse et al.

Sans titre

Ces avertissements étant faits, voyons ce que nous disent les résultats. On voit que dans les scénarios potentiels, quasiment aucun système d’élevage ne produit plus de protéine qu’il n’en consomme. La seule exception nette est l’élevage bovin laitier. Notons tout de même que le système OV1 n’est pas très loin de l’équilibre et qu’il en serait a fortiori encore plus proche si la valorisation de ses sortants était également maximisée.

Que déduire de ces résultats? Un constat semble assez clair: d’après ces deux études, l’élevage, hors bovin laitier, ne serait clairement pas un bon moyen de produire des protéines dans un monde où la valorisation des protéines végétales serait optimisée. Cela ne nous dit cependant rien sur le réalisme de tels scénarios. Sur ce point, il est à noter que le scénario de Laisse et al., par ses hypothèses plus conservatrices, me semble plus probable que celui de Ertl et al., 2016.

Prise en compte de la qualité nutritionnelle des protéines?

Concernant l’efficience protéique, il reste un facteur important que nous avons négligés: d’un point de vue nutritif, toutes les protéines ne se valent pas. Les protéines végétales sont en général considérées de moins bonne qualité en raison d’une digestibilité plus faible et d’un moins bon équilibre dans leur composition en acides aminés. Il peut donc être intéressant de prendre ces différences en compte. C’est ce que nous propose Ertl et al., 2016 via une méthode décrite dans une étude antérieure (Ertl et al., 2015 (4)).

Cependant, cette approche semble poser quelques problèmes. Plutôt que de vous donner mon propre avis (qui ne vaudrait de tout façon pas grand chose), voici plutôt ce que Laisse et al. a à dire à ce sujet:

Cette approche qui met clairement en évidence l’incrément de qualité nutritionnelle des protéines par les productions animales présente cependant quelques limites. D’une part, les mesures de digestibilité utilisées pour calculer le DIAAS (Note: il s’agit d’un indicateur de la qualité nutritive des protéines, sur lequel est basé la méthode discutée ici) des produits végétaux ont souvent été obtenues sur les matières premières brutes, alors que l’Homme consomme le plus souvent ces produits transformés, à minima cuit, ce qui permet d’augmenter la digestibilité des protéines végétales. D’autre part, le combinaison des sources protéiques par l’élevage n’est pas censée répondre aux besoins humains en terme d’équilibre en acides aminés. Ainsi, les sources de protéines végétales peuvent être combinées différemment par l’Homme pour rétablir l’équilibre en acides aminés indispensables, c’est notamment le cas des céréales et des légumineuses dont la complémentarité permet un rééquilibrage en lysine et en acides aminés soufrés. 

Et un peu plus loin dans la conclusion:

Enfin, le différentiel de qualité entre protéines végétales et animales pour l’alimentation humaine mériterait d’être pris en compte dans les calculs d’efficience protéique, mais il pose des questions méthodologiques qui ne sont pas encore résolues.

Etant donné ces problèmes méthodologiques, je ne vais pas m’étendre bien plus longtemps sur le sujet. C’est clairement un point intéressant à prendre en compte mais en l’état actuel, il me parait compliqué de tirer des conclusions pertinentes de la prise en compte de ce point dans les études.

Conclusion

Que tirer de cet article?

Première chose: il semble évident que le chiffre donné dans le titre est une exagération franchement douteuse. Pour la totalité des systèmes d’élevage considérés ici, l’efficience protéique nette est loin d’être aussi mauvaise. Il serait donc judicieux d’éviter de recourir à ce genre d’exagérations. Question d’honnêteté intellectuelle.

Ensuite, s’il y a bien une chose à retenir c’est à mon avis la suivante: l’élevage est en théorie tout à fait capable de valoriser des ressources non utilisables directement en alimentation humaine. C’est évidemment le cas pour le pâturage en zone non arable, mais cela s’applique également à la valorisation de coproduits de cultures utilisées pour l’alimentation humaine. Les animaux peuvent contribuer à valoriser des parties des plantes qui ne sont pas comestibles pour nous. Ce type d’élevage pourrait donc tout à fait contribuer à la sécurité alimentaire humaine.

Mais qu’en est il pour l’élevage tel qu’il est pratiqué actuellement? Deux choses intéressantes: pris dans sa globalité, l’élevage semble assez peu efficient pour la production de protéines. Seul l’élevage bovin laitier semble clairement contributeur et certains systèmes d’élevage sont assez nettement débiteurs. Ce constat est encore plus marqué en prenant en compte d’éventuelles optimisations dans la valorisation des protéines végétales.

De plus, étant donné la surconsommation de protéines dans les pays occidentaux, je ne suis pas convaincu que l’élevage soit vraiment nécessaire à la satisfaction des besoins protéiques. Cela reste à vérifier, je n’ai pas suffisamment creusé ce sujet pour pouvoir l’affirmer avec confiance. Mais si cette hypothèse était validée, le constat pour l’élevage serait encore plus sévère: la quasi totalité des filières, exceptée laitière, sont clairement inefficientes pour assurer un apport énergétique.

Cela fait-il de l’élevage actuel un gaspillage de ressources? Pris dans sa globalité à l’heure actuelle, je pense que oui. Cela ne veut en revanche pas dire que cette sentence s’applique à toute forme d’élevage. Au contraire, nous avons vu que certains systèmes peuvent en théorie tout à fait avoir un apport positif.

Cet argument de l’inefficience est donc une bonne raison de demander une réorientation des systèmes d’élevage vers une meilleure valorisation de produits n’entrant pas en compétition avec l’alimentation humaine. Il permet aussi probablement de soutenir une diminution de la consommation de produits animaux.

Mais s’agit-il d’un bon argument pour soutenir une abolition de l’élevage, position que je défends? A l’évidence, non. Certaines formes d’élevage pouvant contribuer de manière positive à la disponibilité alimentaire globale, il serait totalement incohérent d’en demander l’abolition en raison de leur efficience. Au contraire, leur contribution à la disponibilité alimentaire pourrait constituer un argument contre leur abolition.

La question que tout abolitionniste devrait se poser n’est donc pas celle de l’efficience de l’élevage actuel, mais plutôt celle de la nécessité d’une forme d’élevage efficiente pour assurer les besoins alimentaires mondiaux. Il est clair que de telles formes d’élevages peuvent y contribuer, mais peut-on assurer ces besoins sans y recourir?

Au fond je pense que ce type d’arguments, maniés de façon factuelle, peut tout à fait être utile pour amener les gens à réduire leur consommation de produits d’origine animale, voire même à tendre vers le véganisme. Cela permet indéniablement de toucher d’autres sensibilités que la seule éthique. Je doute en revanche qu’ils soient, en tout cas pris isolément, réellement efficaces pour défendre l’abolitionnisme sur un plan politique.

Si c’est bien là notre but, cela passe à mon avis nécessairement (entre autres) par une sensibilisation à l’éthique qui permet d’aboutir à cette position. Face à ce genre d’études, plutôt que de s’entêter à utiliser des chiffres bancals qui contribuent surtout à nous discréditer, demandons nous plutôt en quoi elles pourraient remettre en question cette éthique. S’il y a des points auxquels il faut répondre (comme la question que je pose à la fin du paragraphe précédent) prenons les au sérieux et répondons-y. Mais rappelons nous que notre position est avant tout éthique. Les animaux ne sont pas des ressources. Notre crédibilité est essentielle pour les défendre. Alors restons factuels.

Enfin, il reste une dernière question à se poser vis à vis de ces chiffres. Plutôt que de s’intéresser à l’efficience avec laquelle les animaux convertissent leurs aliments, ne serait-il pas plus pertinent de s’intéresser à l’efficience avec laquelle ils utilisent les terres agricoles? En effet, il me semble que la ressource primaire, c’est bien les terres agricoles et non les plantes que l’on fait pousser dessus. C’est un point qu’aborde notamment Ertl et al., 2016, en calculant le pourcentage de terres pour lesquelles l’élevage entre en compétition directe avec la production agricole à destination humaine. Je n’ai pas abordé ce point ici car cet article est déjà assez long ainsi mais j’y dédierai peut-être un article dans le futur. (MAJ 08/05/2019: c’est dorénavant chose faite ici)

Sources:

1: Laisse et al., 2018 – L’efficience nette de conversion des aliments par les animaux d’élevage : une nouvelle approche pour évaluer la contribution de l’élevage à l’alimentation humaine

2: Ertl et al., 2016 – Net food production of different livestock: A national analysis for Austria including relative occupation of different land categories.

3: AFSSA, 2007 –  Apport en protéines : consommation, qualité,
besoins et recommandations

4: Ertl et al., 2015 – An approach to including protein quality when assessing the net contribution of livestock to human foodd supply

Modifications:

[27/03/2019]: après avoir vu quelques réactions m’ayant fait comprendre que mon positionnement pouvait paraitre un peu ambigu dans ce billet, je me suis permis de rajouter un paragraphe dans la conclusion pour le préciser.

41 commentaires sur “Dix protéines végétales pour une protéine animale, vraiment?

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  1. Je serais super intéressée par un éventuel prochain article sur l’utilisation des terres ! Ces derniers temps je me suis aussi un peu cassée la tête sur la question de l’émission de gaz à effet de serre, y compris indirects (fourrage importé). C’est difficile de trouver des chiffres clairs, il semblerait qu’en France la filière bovine importe très peu de tourteaux de soja par exemple. Mais quid de l’élevage porcin, des poulets ?

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    1. Oui, j’espère vraiment en faire un. Mais ça dépendra de si j’arrive à trouver suffisamment de bonnes études accessibles gratuitement sur le sujet…

      Pour le soja, parmi les systèmes étudiés dans Laisse et al, ça semble être les filières avicoles qui recourent le plus au soja. Les chiffres sont en effet assez bas pour la filière bovine… Mais le tout est en pourcentages, ce serait intéressant d’avoir aussi les données en absolu.

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      1. Oui, je connais mais j’ai souvent du mal à m’y connecter… j’imagine qu’il est bloqué vu que c’est pas franchement légal ^^ tu passes par un proxy pour y accéder?

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      2. Ce qui m’avait surpris c’est qu’on est un des premiers importateurs de soja brésilien il me semblait (la France je veux dire), mais ça n’implique pas forcément que ce soja soit la nourriture principale des animaux d’élevage. Donc en général si une argumentation vise à insister sur les quantités importées elle va plutôt souligner ces flux internationaux, et si on veut insister sur le caractère vertueux des élevages français on va prendre la filière bovine et donner les chiffres sur l’alimentation des animaux.

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      3. Je me méfie toujours un peu quand on me parle de la filière bovine… comme on peut le voir avec ces chiffres, elle n’est pas franchement représentative du reste.

        Et le problème est qu’on parle souvent de la quantité de soja dans les rations en pourcentage… Mais en l’absence de chiffre sur la quantité totale que représente une telle ration, ça n’est pas forcément incompatible avec de grosses importations.

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  2. « Cela fait-il de l’élevage actuel un gaspillage de ressources? Pris dans sa globalité à l’heure actuelle, je pense que oui. »
    L’essentiel de l’élevage dans le monde ne se fait-il pas dans des pays où on ne nourrit pas les animaux avec des céréales ?

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  3. « Plutôt que de s’intéresser à l’efficience avec laquelle les animaux convertissent leurs aliments, ne serait-il pas plus pertinent de s’intéresser à l’efficience avec laquelle ils utilisent les terres agricoles? »
    Et si on compare l’efficience protéique d’un champ de soja avec celui d’un pâturage (même pour l’exploitation laitière), à mon avis ça mettra tous ces calculs en perspective.

    Attention avec le terme « arable ». C’est un terme très vague. On peut maintenant faire pousser des légumes dans un désert de sable. Si des terres de Creuse sont considérées comme « non-arables » dans le contexte économique Français actuel, ce seraient peut être des très bonnes terres pour un paysan éthiopien. Et je serait étonné que leur rendement protéique soit plus faible en culture de légumineuse qu’en pâturage.

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    1. Oui. Mais il n’y a même pas besoin de regarder du côté des pâturages. En fait je pensais ici aux élevages de porc (P1 et P2) dont la relative bonne efficience semble venir en bonne partie de la faible partie consommable attribuée au maïs (15%). Cette efficience repose donc sur le fait que le maïs est peu valorisé directement… mais rien ne nous empêcherait a priori de cultiver une plante mieux valorisée à la place.

      C’est en fait là à mon avis le principal défaut de ce calcul d’efficience: il nous indique l’efficacité des systèmes d’élevage pour convertir des ressources produites spécifiquement pour eux… Mais il ne nous dit rien de la possibilité de produire d’autres ressources mieux adaptées à une valorisation directe en alimentation humaine. D’où l’idée qu’il serait plus intéressant de s’intéresser à la valorisation des terres que des cultures.

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  4. « l’élevage est en théorie tout à fait capable de valoriser des ressources non utilisables directement en alimentation humaine »
    Il y a des gens pour penser qu’un territoire non exploité par les humains a en soi une valeur. Ce territoire peut aussi avoir une valeur par les services écologiques qu’il rend. Éventuellement, on pourrait y planter des arbres, si la terre est trop pauvre pour avoir un rendement économique intéressant.
    Les co-produits de cultures (attention avec l’appellation sous-produits, parfois les tourteaux rapportent plus que l’huile !) sont parfois comestibles mais peu demandés par les consommateurs (c’est le cas des tourteaux de soja), parfois utilisables dans d’autres industries (biofuel, paillage, construction, méthanisation…).
    C’est intéressant de noter que 2/3 des USA et la quasi-totalité de l’Australie et de la France étaient recouverts de forêts avant l’intervention des humains, et que les prairies sont souvent là parce qu’on agit pour les maintenir.

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    1. Oui, la valorisation de ces territoires est une question intéressante. Et c’est d’ailleurs a priori un avis que je partage, mais je ne l’ai pas encore assez creusé pour me prononcer dessus. J’en fais en fait volontairement abstraction, sans quoi le billet partirait à mon avis vite dans tous les sens. Je souhaitais vraiment me concentrer sur un sujet très précis.

      Pour ce qui est des « sous-produits », je suis tout à fait d’accord. Quand je parle de « valoriser des ressources non utilisables », je pense vraiment à des sous-produits, pas à des coproduits. C’est à dire à des produits qui ne représentent qu’une faible part de la valeur économique d’une culture. Dans ce cadre, les tourteaux (notamment celui de soja!) n’ont en effet souvent pas grand chose d’un sous-produit.

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      1. Ce genre d’article pointu (mais clair) sur un sujet précis me semble bien utile (plus que les réponses qui ne seront malheureusement lu que par les convaincues).
        Des petites digressions (comme celles que j’introduis en commentaire) pourraient éventuellement ajoutées en notes.
        Tu pourrais mettre en intro un petit sommaire (en 1 ou 2 phrases) et ce qui ne sera pas traité mais a un impact sur la pertinence de la question posée (comme la possibilité de reconvertir les terrains destinés à l’alimentation du bétail).

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  5. « s’agit-il d’un bon argument pour soutenir une abolition de l’élevage » ?
    Oui. Car l’argument du rendement protéique montre qu’on peut fournir assez de protéines à la population Française (généralement les militants français ne demandent pas le véganisme au Kenya) sans avoir à augmenter la quantité de surfaces cultivées.
    C’est un argument sur la faisabilité. Une alimentation végétale gaspille moins d’intrants et moins de surfaces que l’agriculture actuelle, elle est donc faisable, et le changement est souhaitable si on s’intéresse à ces facteurs.

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    1. C’est un avis que je partage, mais que je n’ai pas encore spécialement étayé. Je préfère poser la question de cette faisabilité plutôt que d’y répondre. Je le ferai peut-être dans un futur article si je trouve suffisamment d’éléments là-dessus.

      Mais je ne suis toujours pas d’accord pour dire que c’est un bon argument pour réclamer une abolition: cela permet éventuellement de dire que l’on peut se passer de l’élevage. Mais seul, ça ne suffit pas à en demander l’abolition: la possibilité de se passer une chose n’implique pas forcément la nécessité de le faire. Pour cela, il faut recourir à d’autres arguments. Pour ma part, c’est avant tout l’argument éthique qui justifie la position abolitionniste. Ceci dit, le terme « soutenir » est peut-être un peu ambigu…

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    1. En fait, plus globalement c’est la question de la viabilité des pratiques agricoles. Malheureusement je n’ai pas franchement de compétences sur le sujet donc c’est une question que je vais probablement laisser en suspens encore un bon bout de temps.

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  6. « On entend très souvent dans le milieu animaliste qu’il faudrait environ 10kg de protéines végétales pour produire 1kg de protéines animales. »

    C’est un homme de paille, on ne dit pas ça dans le milieu animaliste. On dit « 10kg de végétaux pour un kilo de viande ». Ce sont les éleveurs qui ont réorienté la discussion sur les protéines parce que le calcul est à leur avantage.

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    1. Pas forcément d’accord, c’est bien un argument que j’ai lu/entendu plus d’une fois venant de militants.

      Pour ce qui est de comparer des quantités de végétaux et de viande, ça n’a à mon avis pas grand sens si on ne prend pas en compte les valeurs nutritives. En revanche, je vous rejoins sur le fait que l’insistance sur les protéines n’est probablement pas innoncente.

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    2. Je suis d’accord, on entend rarement cet argument à partir des protéines. Ca n’enlève rien au fait que c’est intéressant de pouvoir répondre à cet argument. J’entends généralement plus celui à propos de l’énergie (10 calories végétales pour une animale).

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  7. Bravo pour l’article! Je n’ai rien à redire si ce n’est un micro détail qui pourrait t’être utile pour plus tard (comptes tu faire de la recherche?). Quand tu cites des auteurs, genre Laisse et al., le « et al. » veut dire en gros « et les autres (auteurs) » donc il faut utiliser le pluriel, du style « Laisse et al. affirment que… ». Sinon super boulot, on a grand besoin de démarches rationnelles comme la tienne.

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  8. Merci pour l’article, très intéressant. 🙂

    Il y a une petite erreur sur ce passage, je crois : « Cela confirme notre observation précédente: les animaux convertissent mieux l’énergie que les protéines ». C’est l’inverse, non ?

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  9. Pitite question : dans le « rendement protéique » des animaux élevés pour leur lait ou pour leurs oeufs, tient-on compte de la quantité de protéines « restituées » par l’animal lorsqu’il est « réformé » ?

    Et puis pour le rendement, ne devrait-on pas déduire la part qui a permis à l’animal de rester en vie, justement ? Un bison sauvage et une vache à viande au pré consomment tous deux et polluent de même… une vie est une vie, et au kilo de viande restituée, pas sûre que la vache ait plus consommé et pollué que le bison… (ni que la vie de la vache ait été plus difficile et douloureuse que celle du bison, même en fin de vie… mais c’est un autre sujet !)

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    1. Tous les produits de la filière sont pris en compte. Pour le lait, la viande provenant de l’abattage des vaches, mais aussi des veaux, est prise en compte.

      Pour la deuxième partie, je ne pense pas non. Le bison libre dans une prairie ne consomme a priori pas de produits entrant en compétition avec l’alimentation humaine. Et plus « pragmatiquement » (je dirais plutôt cyniquement, mais passons…) dans une logique productiviste, qui est bien ce dont il s’agit ici, la portion servant à garder l’animal en vie est une pure perte: le but est bien de produire des aliments, pas de garder des animaux en vie…

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  10. Dans une optique plus militante (et donc moins critique…), j’insisterais surtout sur le dernier paragraphe. En considérant l’herbe comme non consommable par les humains sans préciser quelle est la proportion de pâturage réellement incapable de produire de la nourriture pour les humains, on arrive sans surprise à la conclusion (catastrophique) que les vaches laitières ont un impact positif. Mais cette conclusion, aussi savante soit-elle, est fondée sur des hypothèses qui n’ont aucun rapport avec ce qui existerait dans un monde végane.

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    1. En fait dans la conclusion je me place un peu dans une situation entièrement hypothétique en me demandant si ce type d’argument serait efficace face à un élevage « idéal » fait sur des terrains réellement non arables.

      Mais c’est vrai que ce n’est pas très clair et que ça laisse une impression un peu étrange. J’aurais en effet peut-être dû insister un peu plus sur cette question de l’utilisation de terres. Je n’y réponds volontairement pas car je n’ai à l’heure actuelle pas creusé le sujet mais j’aurais surement du insister un peu plus sur ce que peut changer la réponse à cette question. J’espère trouver assez d’études intéressantes pour traiter ça dans un prochain billet.

      Dernière chose je ne suis pas vraiment d’accord sur le fait qu’un telle conclusion serait catastrophique. Le fait que les vaches laitières soient contributrices ne serait réellement problématique que s’il était impossible de s’en passer pour nourrir tout le monde, ce dont je doute. Dans le cas contraire on peut toujours s’y opposer avec d’autres arguments, type éthique ou environnement (au hasard, émissions de GES) par exemple.

      Bref, en tout cas merci pour la remarque. C’est toujours utile pour s’améliorer!

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  11. Mon message n’était pas une critique mais plutôt l’expression de mon vif intérêt pour un prochain article 🙂 On est d’accord sur le fait que l’élevage resterait intolérable même si les carnistes avaient entièrement raison sur la question écologique. Malgré tout, le débat actuel est très orienté « écolo » et on doit pouvoir répondre quelque chose (il suffit de voir l’énorme succès rhétorique de la stupide vidéo de « ma ferme autonome »). Ton travail est essentiel de ce point de vue et il est d’une qualité exceptionnelle.

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    1. Haha merci pour le compliment! 🙂 Et je te rejoins: il est malgré tout important qu’on puisse répondre quelque chose sur le plan écolo. C’est exactement pour ça que j’ai décidé de faire ce type d’articles, je trouve qu’on utilise parfois des arguments qui sont un peu à côté de la plaque.

      Je ne sais pas où tout ça va me mener, surtout que je ne suis vraiment mais alors VRAIMENT pas un expert en agronomie, mais ça promet d’être intéressant ^^

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