Contre le radicalisme du statu quo: réponse à Mathieu Bock-Côté

Mathieu Bock-Côté nous a gratifié d’une tribune (payante) particulièrement qualitative dans Le Figaro. Il commence par y dénoncer la violence des « extrémistes vegans », preuve s’il en faut du retour de la violence politique dans les sociétés occidentales. On imagine qu’il pense ici aussi au mouvement des gilets jaunes? Ceci dit, le constat me semble ici exact : la violence politique semble de plus en plus réémerger dans nos sociétés. Comme le dit M. Bock-Côté : « l’interdit symbolique l’entourant s’émiette ». Mais que tirer de ce constat? Il n’en dit pas grand-chose : il s’en sert en fait uniquement pour condamner d’avance les auteurs de ces violences, sans nous fournir la moindre analyse. Un peu facile. Ces violences devraient nous interpeller. Mais il est plus simple de se contenter de les dénoncer sans produire la moindre réflexion. On va donc essayer de s’en charger.

Que nous disent ces violences?

J’avais cité Helder Camara dans un de mes articles précédents, qui identifiait 3 types de violence: la violence institutionnelle, la violence révolutionnaire et la violence répressive. Il me semble évident que les violences dont il est ici question sont du deuxième type. En cela, elles sont donc une réaction à la première: la violence institutionnelle. Mais quelle est donc cette violence?

Celle qui donne naissance à la violence végane est tout simplement la violence inhérente à l’institution de l’exploitation animale : plus de 1.000 milliards d’individus tués par an, des animaux traités comme de simples marchandises, subissant les pires traitements… Cette violence n’est cependant pas nouvelle. Pourquoi alors n’y réagir que maintenant? [a] Tout d’abord car elle n’a fait que s’intensifier depuis la deuxième guerre mondiale, et ensuite car les avancées scientifiques et philosophiques nous ont amenées à reconsidérer notre relation aux animaux.

Celle qui donne naissance plus généralement à la violence politique que dénonce M.Bock-Côté me semble être double : d’un côté la violence économique capitaliste qui, notamment avec 30 ans de néolibéralisme, a contribué à accroître les inégalités tout en annihilant tout espoir de changement. « There is no alternative ». De l’autre la violence environnementale, intrinsèquement liée à la première et qui nous promet à tous, mais surtout aux plus pauvres d’entre nous, un avenir misérable. Bien sûr, ce ne sont pas les seules : on peut bien évidemment penser à toutes les formes de discriminations mais ces deux là me semblent assez proéminentes.

L’incapacité de M.Bock-Côté à nous fournir ici une analyse de ces violences est symptomatique de tout son texte : plutôt que de réfléchir aux causes, il préfère les balayer sous le tapis et s’ériger en défenseur du statu quo. L’analyse est pourtant simple : ces violences émanent, au moins en partie, d’un sentiment d’injustice. Et oui, il est possible d’être révolté par une injustice subie par autrui, même quand celui-ci n’est pas humain: cela s’appelle l’empathie. Plutôt que de décréter un « interdit symbolique » sur les violences révolutionnaires, pourquoi ne pas le décréter sur les violences institutionnelles? Celles-ci sont certes moins visibles, mais elles n’en sont pas moins violentes.

En bon défenseur du statu quo, M.Bock-Côté s’emploie donc à accuser le véganisme (ou l’antispécisme? Il n’a pas l’air de bien différencier les deux…) de tous les maux « progressisme animé par une conception bucolique et fantasmée d’une humanité primitive harmonieuse », « pénitence occidentale », « écologisme radical », « tentation du néant »… A croire que le véganisme représenterait tous les maux de notre société. Décortiquons rapidement un peu tout ça.

Un quête égalitariste fantasmagorique?

Il commence donc par nous expliquer que le véganisme souhaiterait « décoloniser » le monde animal au nom de l’antispécisme. Bon, il a à l’évidence du mal à différencier ces deux notions [b], mais passons. Ce qui est intéressant c’est ce qu’il en déduit : « Le veganisme représente une forme de progressisme animé par une conception bucolique et fantasmée d’une humanité primitive harmonieuse. » Ah. Etrangement, je ne me rappelle pas avoir lu le moindre ouvrage antispéciste faisant référence à une telle humanité harmonieuse. Des références à l’arbitraire moral qu’il y a à ignorer les intérêts des animaux en revanche, j’en ai vu à foison : l’antispécisme découle d’une analyse éthique, basée sur des considérations rationnelles (et donc discutables), et sur les données scientifiques disponibles quant à la conscience des animaux. Il ne découle en aucun cas d’un quelconque fantasme d’une « humanité primitive harmonieuse ». M.Bock-Côté nous dresse donc là un joli homme de paille pour le tourner immédiatement en ridicule.

Il nous explique ensuite que « la grande quête égalitariste de l’émancipation » devrait amener « l’homme » (on imagine qu’il parle plus généralement de l’humain?) à ne pas chercher à organiser le vivant (notion antispéciste s’il en était…) autour de lui voire carrément à adopter la « posture du pénitent pour mieux s’excuser d’avoir blessé la planète ». Bon, à force je ne sais plus si je suis en train d’essayer de m’ériger en dieu contrôlant l’ensemble du vivant ou de me rabaisser au niveau de pénitent. Il serait bien que nos détracteurs se mettent d’accord un jour… Mais que fait là M.Bock-Côté? Il nous fait simplement une pente glissante pour raccrocher tout ça à un thème dont les lecteurs du Figaro sont friands : la soi-disant « pénitence occidentale ». Mais qui a donc parlé de pénitence? Faire le constat que nous traitons les animaux comme de simples marchandises et décider de s’en abstenir constituerait donc une pénitence? S’il y a bien une chose dont les animaux n’ont rien à foutre, c’est qu’on fasse pénitence. En revanche, qu’on arrête des les séquestrer, castrer, mutiler, dépecer, égorger, ça les intéresse déjà peut-être plus. Bref, j’ai quand même un peu du mal à voir par quelle logique tordue cette soi-disant « pénitence » devrait nous dissuader de traiter les animaux avec respect. Non, il ne s’agit pas de « s’excuser d’avoir blessé la planète ». Il s’agit d’agir concrètement pour arrêter de le faire. Les excuses, c’est pour ceux qui refusent d’agir.

Une religion ascétique

Dans le paragraphe suivant il tente, avec énormément d’originalité, de faire passer le véganisme pour une religion: « quête de rédemption », « religions politiques », « on se rallie moins au véganisme qu’on s’y convertit ». Pour bien encadrer le tout, le paragraphe commence et se termine par deux sophismes : une généralisation abusive pour débuter et une jolie pente glissante vers une « existence aseptisée » pour conclure. L’accusation d’ascétisme nous pend au nez.  Le plus effarant, c’est qu’il condamne au passage toute lutte égalitariste : « il s’agit encore une fois de délivrer le monde du mal, dans la mesure où celui-ci s’identifierait à une structure sociale inégalitaire et discriminatoire qui empêcherait l’avènement du règne de l’égalité ». Lutter contre les inégalités nous condamnerait donc inexorablement à une « existence aseptisée »? Comment? Pourquoi? Sur quelle base? Il n’y a là aucun argument. Au passage, M.Bock-Côté nous fait une fois de plus la confusion vivant/animaux. Rappelons donc que le véganisme fait explicitement référence à ces derniers, et non au vivant dans son ensemble. Quant à l’antispécisme, il s’applique à l’ensemble des êtres sentients, c’est-à-dire jusqu’à preuve du contraire uniquement à des animaux. On a donc droit à une pente glissante basée sur une définition erronée. Le sujet est à l’évidence bien maîtrisé et l’argumentation solide.

On a ensuite le droit à une accusation d’instrumentalisation de la science. Il n’est pas tout à fait faux que certains ont tendance à présenter le véganisme comme une évidence scientifique : le véganisme ne fournit pas d’immunisation miraculeuse au biais de confirmation. En revanche, il est faux (et fallacieux) de généraliser cette position au véganisme dans son ensemble. Surtout, M.Bock-Côté balaie sous le tapis ce que nous dit réellement la science : notre modèle sociétal et économique actuel n’est pas soutenable d’un point de vue environnemental et il est nécessaire d’en changer. Et l’exploitation animale a un rôle non négligeable dans ce constat. Le véganisme n’est ici qu’une alternative : elle n’est pas forcément la meilleure, en tout cas la science ne dit absolument rien de tel. En revanche, elle nous autorise à penser qu’elle serait bien meilleure que la situation actuelle. C’est déjà pas mal.

Enfin, tout cela est conclus par une envolée lyrique digne d’une Jocelyne Porcher, que je vous épargnerai. Il y a en revanche une phrase qui m’interpelle : « il est normal que l’homme soit la mesure du monde ». Cela résume bien la position de M.Bock-Côté : aucune tentative de justification de cette affirmation. C’est posé là, tel une vérité absolue. On parlait de religion un peu plus tôt?

Notes:

[a] – Je fais là un énorme raccourci: les réactions au traitement des animaux sont très loin d’être nouvelles. Le mouvement de libération animale moderne s’est certes formé relativement récemment mais il tire ses racines d’un courant de pensée très ancien.

[b] – On peut tout à fait être végane sans être antispéciste: bonjour la fédération végane.

4 commentaires sur “Contre le radicalisme du statu quo: réponse à Mathieu Bock-Côté

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  1. Vous écrivez : « Quant à l’antispécisme, il s’applique à l’ensemble des êtres sentients, c’est-à-dire jusqu’à preuve du contraire uniquement à des animaux. »

    Il y a de forts indices, voire même preuve du contraire : la plupart des espèces de plantes sont intelligentes et sans doute sentientes. [Dossier INRA. Sentir, bouger, communiquer, les plantes aussi ! http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Biologie-vegetale/Tous-les-dossiers/Sentir-bouger-communiquer-les-plantes-aussi%5D
    En tout cas, les arbres notamment, mais pas seulement, ont une certaine conscience de leur corps, une proprioception [voir les travaux du PIAF, par ex. Bastien R., Bohr T., Moulia B., Douady S., 2013. « A unifying model of shoot gravitropism reveals proprioception as a central feature of posture control in plant ». PNAS, 110 (2), 755-760.)]
    Comme le souligne František Baluška, un des biologistes qui fait autorité dans le domaine du comportement des plantes : « If you don’t feel pain, you ignore danger and you don’t survive. Pain is adaptive. » (in Pollan, 2013« The Intelligent Plant »The New Yorker). Voir les livres de vulgarisation d’un autre spécialiste Stephano Mancuso. Quant à Bruno Moulia Directeur de recherches à l’INRA et un des meilleurs spécialistes français sur le comportement des plantes, il a déclaré dans un entretien qui date de 2012 « les plantes sont très sensibles à leur environnement et le perçoivent de multiples façons (…). Les arbres sont tout aussi sensibles que les humains. » Il n’y a plus guère que des végans antispécistes à ne pas le reconnaître !

    Les notions même d’animal et de végétal et la distinction associée – qui importent beaucoup aux végans antispécistes – n’ont plus de fondement biologique ainsi que le souligne le Pr. Marc-André Selosse : « Même en écartant les champignons, la distinction animal/végétal a surtout une valeur descriptive, mais n’a pas de sens pour la classification phylogénétique. Les résultats souvent contre-intuitifs de la classification phylogénétique dessinent une histoire évolutive pleinement réversible, qui accumule des différences entre organismes apparentés, mais crée aussi d’étonnante ressemblances entre organismes non apparentés. La symbiose y occupe un rôle majeur. Renverser les évidences apparentes, et changer profondément notre vision du monde : n’est-ce pas là justement le propre de la connaissance » PLS, oct. – déc. 2012, 8 – 13. Voir aussi son livre La symbiose, structures et fonctions, rôles écologiques et évolutifs, Vuibert, Paris 2000.

    S’ils ne refusent pas de reconnaître ces avancées en biologie avec « l’argument du cri de la carotte », je ne sais pas quelles leçons les végans antispécistes doivent tirer de ces résultats de la biologie contemporaine. En tout cas, il me semble que la sentience ne peut plus jouer ce rôle de critère de démarcation car elle semble être commune à la plupart voire la totalité des êtres vivants selon des modalités et des degrés divers.

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  2. Le problème est qu’on fait très vite la confusion entre sentience et sensibilité. Le fait que les plantes soient sensibles, c’est à dire qu’elle soient capables de percevoir une modification de leur environnement, ne fait plus aucun doute. Et la complexité de cette sensibilité semble au fur et à mesure des découvertes de plus en plus impressionnante.

    La sentience, cependant, n’est pas la sensibilité. Elle se définit par la capacité à avoir des expériences subjectives, pas simplement par le fait d’être capable de percevoir une modification de l’environnement. La sensibilité n’implique pas nécessairement la sentience, même chez les humains : le bronzage ou les réflexes sont par exemple deux formes de sensibilités qui ne requièrent pas de perception sentiente. Dans la même idée la douleur, définie comme une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, est conceptuellement différente de la nociception, définie comme la capacité à percevoir un stimulus nocif. La première requiert la sentience, la seconde non.

    Je n’ai évidemment pas eu le temps de lire toutes les sources que vous me proposez mais ni le dossier de l’INRA ni l’étude sur le contrôle de la posture des plantes ne semblent suggérer la sentience.

    A vrai dire, le problème est que la sentience n’étant pas observable, la façon de la mettre en évidence chez les plantes n’est pas franchement claire… Le seul individu dont on puisse avoir une quelconque certitude qu’il est sentient est nous même, et ce simplement car on en fait l’expérience directe. Pour les animaux, c’est la proximité évolutive et comportementale, couplée à la présence des substrats neurologiques que l’on sait être nécessaires à la sentience chez l’humain, qui rend l’attribution de la sentience beaucoup moins couteuse qu’une explication mécaniste de leur comportement. Chez les plantes, la distance évolutive rend un tel argument beaucoup plus faible.

    Reste au fond qu’on a du coup une question à laquelle il est compliqué de répondre : comment serait il possible de mettre en évidence la sentience chez les plantes ? A mon avis pour y répondre, il va nous falloir encore un peu de recherche sur la conscience/sentience…

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